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Affaire Lachenal
On se déchire au tribunal sur la conquête de l'Annapurna en 1950.
Procès :
Les proches des héros de l'alpinisme (Herzog et Lachenal) s'affrontent devant la justice.
C'était le 3 juin 1950. Pour la première fois, deux hommes- Maurice Herzog et Louis Lachenal-atteignaient un sommet de plus de 8000 m.
Cinquante-six ans plus tard, deux versions différentes de la conquête de l'Annapurna ont été défendues, hier devant les juges du Tribunal de Bonneville, par des proches des deux alpinistes entrés dans la légende.
Enjeu de ce procès civil: des centaines de milliers d'euros de droits d'auteur et d'indemnités pour tort moral. L'affaire est si compliquée que les juges se sont donné trois mois pour statuer.
Durant tout le temps qu'a duré l'expédition française à l'Annapurna, Louis Lachenal a écrit un journal dont le journaliste et écrivain Gérard Herzog, frère de Maurice, a fait un large usage dans la biographie composite consacrée à Louis Lachenal,
Les carnets du vertige. Le livre sort en 1956, une année après le décès de Lachenal, disparu dans une crevasse alors qu'il effectuait la descente de la vallée Blanche.
Quarante ans plus tard, les Editions Guérin publient une réédition des
Carnets du vertige, une version "enrichie" d'extraits du journal de Louis Lachenal que Gérard Herzog n'avait pas jugé opportun de reproduire. C'est, qu'entre-temps, les enfants de Lachenal ont retrouvé le manuscrit de leur père qui apportait un autre éclairage sur les circonstances de la conquête finale de l'Annapurna.
Viol du droit moral. Aujourd'hui, la veuve de Gérard Herzog part en guerre contre la réédition des Carnets du vertige, clamant qu'il s'agit d'une contrefaçon de l'œuvre originale qui a été tronquée, la nouvelle version violant le droit moral de feu son mari. Au passage, elle s'estime lésée dans le calcul des droits d'auteur et par la cession des droits pour une traduction en espagnol des "Carnets". Mme Herzog réclame en tout quelque 130 000 euros à l'éditeur Michel Guérin, ainsi que le retrait immédiat de la version "enrichie" des Carnets du vertige. Elle demande également 20 000 euros d'indemnité aux enfants Lachenal, à l'origine d'une "campagne de diffamation" laissant entendre que son mari aurait caché les carnets originaux de leur père.
Réaction des enfants Lachenal: ils attaquent la biographie composite publiée par Gérard Herzog en 1956, dont le mérite, et les droits, reviennent à leur père censuré. Et demandent à Mme Herzog une indemnité de 400 000 euros!
Les juges rendront leur verdict le 21 avril.
"Il y a une autre vérité"
Conseil de l'éditeur Guérin et de la famille Lachenal, Me Stéphane Lataste, s'est attaché à défendre la réédition des Carnets du vertige , qui rend au manuscrit de Lachenal son authenticité en révélant des passages censurés. Et l'avocat d'affirmer qu'à côté de la version de l'ascension victorieuse donnée par Maurice Herzog dans son célèbre Annapurna, premier 8000 , "il y a une autre vérité qui mérite tout autant l'honneur d'une publication". Cette "autre vérité", c'est notamment le passage où Lachenal, qui voulait renoncer, affirme avoir poursuivi l'ascension au-delà de ses limites parce qu'il était persuadé que Herzog, décidé à atteindre le sommet coûte que coûte, ne serait pas revenu vivant s'il était parti seul. Conscient de la gravité de ses blessures ("Je savais que mes pieds gelaient, que le sommet allait me les coûter"), Lachenal dit à propos d'Herzog: "Il était illuminé. Marchant vers le sommet, il avait l'impression de remplir une mission." Soulignant que ce n'est pas à lui de juger les raisons qu'avait Herzog de continuer, Lachenal poursuit: "C'est pour lui et pour lui seul que je n'ai pas fait demi-tour. Cette marche au sommet n'était pas une affaire de prestige national. C'était une affaire de cordée."
La tribune de Genève. Publié le 21 janvier 2006
HAUTE-SAVOIE : AU TRIBUNAL DE BONNEVILLE
Cinquante ans après l'Annapurna, la cordée déchirée
L'histoire est bien ingrate. Qui se souvient de Buzz Aldrin, l'homme qui a emboîté le "grand pas" de Neil Amstrong sur la Lune ? Pour la conquête de l'Annapurna, en 1950, c'est un peu pareil.
Pour Jean-Claude Lachenal, la publication en 1996 de la nouvelle édition des "Carnets du vertige" authentifie la pensée de son père. Pour Marie-Josée Herzog, elle mutile l'oeuvre écrite par son mari.
En 1996, l'éditeur Michel Guérin était sollicité par Jean-Claude, le fils aîné Lachenal. Des deux conquérants du premier 8000, l'imagerie populaire avait fait de son père le Buzz Aldrin de l'Annapurna. Le fiston apportait au marchand de livres le manuscrit intégral de Louis comme du pain bénit. L'alpiniste relatait ses souvenirs personnels de cette grande aventure : aigreur, rancoeur, malheurs...
L'éditeur juge intéressant d'exhumer ces considérations du membre de la cordée que la légende, portée par son compagnon Maurice Herzog, a estompées. Lachenal y donne sa version de l'Annapurna. Il écrit qu'il s'était comporté en guide avec Herzog. S'il a continué, c'est parce que, seul, son partenaire ne serait pas redescendu vivant. Rien de bien subversif là-dedans. Pas de quoi remettre en cause l'ascension héroïque et déboulonner la statue du commandeur Maurice Herzog. Les considérations portent "sur l'environnement psychologique" de l'aventure.
Or, de tout cela, la biographie que lui a consacrée Gérard, frère de Maurice, en 1956, un an après sa mort, sous le titre Carnets du Vertige, ne fait nullement mention.
Rédigée sur la base des fameux manuscrits de Louis Lachenal, mais aussi à partir d'interviews, l'oeuvre est qualifiée de composite. La rédaction fut plutôt sélective et comme toute oeuvre artistique, subjective. Selon l'avocate de sa veuve, Gérard Herzog "a juste abrégé certaines marches d'approches." Quarante ans plus tard, les éditions Guérin décidaient d'incorporer en italique aux Carnets du vertige les états d'âme de Lachenal sur cette ascension de l'Annapurna, où lui et Herzog ont perdu doigts et orteils. L'histoire officielle aurait-elle "censuré" la parole de Lachenal comme le prétend l'avocat de l'éditeur Guérin assigné aux côtés de Jean-Claude Lachenal pour atteinte au droit moral de l'auteur Gérard Herzog.
Entre consorts Herzog et Lachenal, l'ambiance était plutôt à la face nord dans la salle des pas perdus du tribunal de Bonneville qui examinait hier le contentieux.
L'avocate de la veuve de Gérard Herzog en revient à la genèse des Carnets du Vertige. Avant de mourir, Lachenal avait signé un contrat avec l'éditeur Horay. C'est lui qui devait être l'auteur de sa propre biographie. Seulement son "nègre" est victime du syndrome de la page blanche. Il abandonne. Lachenal meurt. Sa femme et ses enfants se retrouvent endettés vis-à-vis de l'éditeur et sans grandes ressources.
Maurice Herzog, en bon Samaritain, devient leur tuteur et confie la rédaction du livre à son frère Gérard. Un conseil de famille obtient l'assentiment de tous. Sauf que du côté de Lachenal, on observe que le résultat final passe sous silence ces fameuses pensées clés. Et l'oeuvre n'a jamais été soumise à l'approbation des ayants droit. C'est justement ce que reprochera Marie-Josée Herzog, veuve de Gérard, à l'éditeur Guérin qui lors de sa réédition va en fait se livrer à une refonte des Carnets du vertige de Gérard Herzog. Un contrat prévoyant la restructuration de l'oeuvre a pourtant été signé. Mais la veuve n'aurait eu la mouture finale que 30 minutes entre les mains...
Dans le clan Lachenal, on s'étonne que son attaque en justice ne soit intervenue que sept ans après la publication de cette nouvelle formule. Il faut dire que la maison d'édition Guérin tardait à lui verser ses royalties. Aujourd'hui Marie-Josée Herzog réclame un dédommagement car elle estime que l'oeuvre de son mari a été contrefaite. Pas moins de 100 000 € ! "C'est une version totalement modifiée. On a mutilé son long travail de recherche", s'indigne son avocate. Et de demander la cessation de la publication des éditions Guérin sous astreinte de 100 € par jour. Trois mois ne seront pas de trop au tribunal pour rendre son jugement dans cette affaire le 21 avril.
A la sortie, le fils Lachenal y allait de son commentaire: "Cette histoire est une affaire de gros sous." L'éditeur, venu avec un carton de l'oeuvre controversée, achève d'en distribuer quelques exemplaires. Condamné ou pas, cette affaire lui aura fait un bon coup de pub. Lui reste grave: "On me reproche d'avoir labouré plus profondément le sillon de la vérité. Je crois qu'on en revient à ce mot de censure..."
Le Dauphiné. Antoine CHANDELLIER
La nouvelle bataille de l'Annapurna
Un demi-siècle après avoir vaincu le sommet de l'Annapurna, les familles de Maurice Herzog et Louis Lachenal s'opposent devant la justice
Il faut commencer par remonter le temps. En 1950, Maurice Herzog redescend de l'Annapurna avec le rang de héros national. En plus d'une gloire considérable, il tire de l'exploit un livre Annapurna, premier 8 000, vendu à ce jour à plus de 20 millions d'exemplaires. Son compagnon de cordée, lui, reste dans son ombre, avant de disparaître en 1955 dans une crevasse de la Vallée blanche. À 34 ans, Louis Lachenal laisse une veuve, deux fils et des notes manuscrites, qui évoquent notamment l'épisode annapurnien.
Ces documents sont récupérés par Gérard Herzog, frère de Maurice Herzog, qui les publie en 1956 en les cosignant sous le titre des Carnets du vertige. En 1996, l'éditeur chamoniard Michel Guérin en sort une nouvelle version, utilisant les manuscrits originaux que lui ont confiés les fils Lachenal. Gérard Herzog a en effet expurgé l'œuvre du disparu de quelques passages qui éclairent d'une manière différente l'ascension. À lire les lignes inédites, ce n'est pas l'authenticité de la première qui est mise en cause. Mais, entre Herzog, diplômé d'HEC, alpiniste né en ville, poussé par le patriotisme, et Lachenal, professionnel de la montagne, ce sont deux conceptions de l'alpinisme et deux personnalités qui s'opposent.
"Il fallait donner à la France la belle histoire qu'elle attendait"
Sur les pentes de l'Annapurna, Louis Lachenal veut faire demi-tour. "Je savais que mes pieds gelaient, que le sommet aller me les coûter, écrit-il. Pour moi, cette course était une course comme les autres, plus haute que dans les Alpes, mais sans rien de plus." Maurice Herzog, décrit comme un " illuminé ", veut continuer. "Je n'avais pas à juger ses raisons : l'alpinisme est une chose trop personnelle. Mais j'estimais que s'il continuait seul, il ne reviendrait pas. C'est pour lui et pour lui tout seul que je n'ai pas fait demi-tour", poursuit le guide.
Les deux hommes subiront finalement des amputations. Aux pieds et aux mains pour Herzog, et des orteils pour Lachenal.
Les remarques de ce dernier alimentent a posteriori les débats sur la personnalité du chef de l'expédition, devenu entre-temps député RPR, maire de Chamonix, secrétaire d'état au sport et membre du Comité international olympique. Pour ses détracteurs, le notable a cadenassé la communication autour de l'exploit collectif. "Il fallait donner à La France la belle histoire qu'elle attendait", commente Michel Guérin.
Le débat aurait pu rester dans le cercle des initiés si Marie-Josée Herzog, veuve de Gérard Herzog, n'avait pas décidé de poursuivre en justice Michel Guérin, au nom du droit moral, qui est imprescriptible, pour avoir supprimé les passages écrits de la main de Gérard Herzog. L'éditeur, qui s'étonne du caractère tardif de cette procédure et soutenu par les fils Lachenal, assure que Marie-Josée Herzog était parfaitement au courant et qu'elle "a touché des royalties ". Pour lui, c'est une autre publication,
Annapurna, une affaire de cordée, sortie en 2000 et qui avait donné une autre version de l'ascension, qui a déclenché la polémique. "Maurice Herzog nous a pris en grippe", appuie Jean-Claude Lachenal, 62 ans. Pour lui, pas de doute, l'octogénaire tire les ficelles de cette affaire.
Contacté, Maurice Herzog n'a pas souhaité s'exprimer. "Je ne suis pas concerné directement", a-t-il fait répondre par son assistante. Michel Guérin n'attend pas de révélations des plaidoiries. Quant à Jean-Claude Lachenal, il est inflexible. "C'est une question de mémoire et d'honneur."
La Croix. Pascal CHARRIER
C'est une épopée née sur des cimes glacées qui trouve son lointain écho dans la tiédeur d'un tribunal de vallée. Le 3 juin 1950, Maurice Herzog et Louis Lachenal deviennent les premiers hommes à fouler un sommet à plus de 8 000 mètres, l'Annapurna (8 075 m). Plus d'un demi-siècle plus tard, les familles des deux conquérants doivent se retrouver aujourd'hui devant les juges à Bonneville (Haute-Savoie), déchirées autant par un litige éditorial que par une querelle de mémoire.