Hommage

 Heckmair nous a quittés...

Edito

Il allait sur ses quatre-vingt-dix-neuf ans quand la mort l'a rattrapé. Anderl Heckmair est décédé dans son village d'Oberstdorf, au coeur des Alpes bavaroises, le 1er février.

Quand nous nous sommes rencontrés pour mettre au point l'édition française de ses mémoires, (Alpiniste), il venait de fêter ses quatre-vingt-dix ans. Certes il avait du mal à plier les genoux, mais il faisait le plus régulièrement possible une longue promenade de quelques cinq ou six cents mètres de dénivellation, prenant les remontées mécaniques pour redescendre.

Voici les dernières lignes de son livre : " L'alpiniste n'est pas celui qui entreprend uniquement des courses extrêmes, nécessairement réalisées pendant une courte période de sa vie. À mon avis, c'est plutôt celui qui , dans la durée, est lié à la montagne dans son acception la plus large en tant qu'idéal et manière de vivre. "

Je me souviens lui avoir demandé quelle avait été sa plus belle course. Je pensais qu'il allait me citer la face nord de l'Eiger, cet ogre qui avait tué tous ses assaillants et dont il avait triomphé, parce qu'il était fort et surtout intelligent.
Non ! La face qu'il préférait était la face nord des Grandes Jorasses, par l'Eperon Walker, une ascension épique où Heckmair et son compagnon s'en étaient sortis à l'extrême limite.

J'insistai : " Mais, contrairement à l'Eiger, cette ascension est passée presque inaperçue.
- Sauf pour moi, a-t-il répondu, mes premières tentations à la Walker datent du milieu des années trente et je n'ai pu la gravir que bien après la guerre. C'était un rêve de quinze ans. "

Un homme qui préfère ses rêves à la gloire mérite la postérité.

Michel Guérin




Anderl Heckmair, alpiniste allemand
EXTRAIT JOURNAL LE MONDE
| 04.02.05 | 14h41

Le pionnier de la face nord de l'Eiger.
L'alpiniste allemand Anderl Heckmair est mort mardi 1er février à Oberstdorf (Bavière), à l'âge de 98 ans, soixante-six ans après avoir signé ce qui est resté comme le plus grand exploit de l'alpinisme de l'entre-deux-guerres, la première ascension de la face nord de l'Eiger, entre le 21 et le 24 juillet 1938. "Quand l'alpinisme ne tue pas, il conserve", disait-il en tirant sur sa pipe avec un sourire malicieux. Né à Munich le 12 octobre 1906, Anderl Heckmair passe les dernières années de son enfance dans un orphelinat. Il ne suit que brièvement la voie tracée par son père, jardinier de la ville de Munich, mort en 1915. Après un diplôme d'horticulture, Anderl Heckmair se tourne vers d'autres horizons.


Il fait ses premiers pas dans le grand alpinisme dans les Alpes orientales et réussit en 1931 une première retentissante dans la face nord des Grands Charmoz, dans le massif du Mont-Blanc. En 1932, il roule de Munich à Barcelone sur son vélo, première étape d'une expédition au Maroc. L'année suivante, il devient guide et moniteur de ski.

Talentueux en rocher, Heckmair a alors trente ans d'avance sur les alpinistes français en matière d'escalade glaciaire, grâce aux crampons à douze pointes qu'il utilise dès le début des années 1930. C'est à ce talent qu'il doit de se retrouver, le 22 juillet 1938, à la tête des quatre alpinistes engagés dans la face nord de l'Eiger, l'un des "trois derniers problèmes des Alpes" (ce sera le titre du premier de ses sept livres).

Heckmair a eu l'intuition que les rampes de glace, invisibles du bas, étaient la clé de cette paroi haute de 1 800 mètres, surnommée "l'Ogre" à cause du grand nombre d'alpinistes qui y ont perdu la vie. Le sommet est atteint au quatrième jour de l'ascension, dans la tempête. Une dispute oppose Anderl Heckmair à Heinrich Harrer et à Fritz Kasparek : les deux Autrichiens, que les Allemands ont rejoints à mi-paroi, veulent déployer le drapeau à croix gammée au sommet..

Heckmair s'y oppose. Deux semaines plus tard, les quatre alpinistes sont décorés par Adolf Hitler en personne.

Il faudra attendre presque cinquante ans pour que le journaliste autrichien Gerald Lehner découvre, dans les archives de la SS à Washington, qu'il s'agissait davantage que d'une simple récupération : Kasparek et Harrer étaient des militants nazis, membres des sinistres SA (sections d'assaut) et même, depuis le printemps 1938, des SS. Heckmair et Vörg étaient guides salariés à l'Ordensburg, l'école des cadres du parti nazi. Plus tard, Heckmair écrira avoir accepté le matériel, mais refusé le soutien financier de ses supérieurs. "Jugé politiquement peu sûr, je fus envoyé par la suite sur le front de l'Est, où Ludwig Vörg trouva la mort."

Après la guerre, Anderl Heckmair dirigea l'école de ski d'Oberstdorf, où il a vécu jusqu'à sa mort. Il a participé à de nombreuses expéditions dans les massifs montagneux du monde entier et guidé des excursions botaniques jusqu'à l'âge de 92 ans. Son nom restera gravé dans le calcaire de la face nord de l'Eiger.

Charlie Buffet
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 05.02.05
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